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Comment faire pour donner envie d'avoir envie ?

13 juin
9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

A l'issue de la dernière journée d’ALTER’ACTIFS 2025 - Notre Booster de l'Economie Circulaire en Intelligence Collective - une question a surgi : "Comment faire pour donner envie au plus grand nombre, à celles et ceux qui n'étaient pas là, aux générations futures... d’avoir envie ... de s'engager, d'innover, de prendre le relais, de prendre le temps... ?". À partir de cette interpellation, de mes observations, de mon vécu, de mon analyse, je me suis questionnée sur l'impact de mon métier et de mon engagement, et les conditions de mise en mouvement en Martinique..



« Comment faire pour donner envie d’avoir envie ? »

Il y a des questions qui tombent dans une salle comme une évidence. Des questions simples en apparence, mais si justes qu’elles déplacent immédiatement la réflexion.

Lors de la dernière journée d’ALTER’ACTIFS, nous venions de faire émerger 29 pistes de valorisation autour de 6 gisements de matières issues de l'activité économique martiniquaise. L’énergie collective était donc bien là. Les échanges étaient riches. Les perspectives nombreuses. L'événement avait fait l'unanimité.

Et pourtant, au moment même où se dessinait tout ce champ des possibles...

« Oui mais comment faire pour donner envie d’avoir envie ? ».

Depuis, cette phrase me travaille.

Parce qu’elle ne fait pas référence seulement à la motivation.

Elle ne parle pas seulement de communication.

Elle ne parle pas seulement d’accompagnement.

Elle touche à quelque chose de plus profond : la stimulation du libre arbitre, l'appropriation et la mise en mouvement.

Nous mettons à disposition des informations, des outils et des réseaux. Mais ce qui transforme réellement, c'est la mise en situation, l'expérience vécue et la création d'histoires personnelles qui permettent de faire des choix et prendre des décisions éclairées.

Informer, structurer, sécuriser est nécessaire. Mais avant tout cela, il y a une condition première : la révélation, l’élan, le désir, la conviction, l'émerveillement, la curiosité personnelle.

Sans cela, l’idée reste une idée ; La participation active à des temps collectifs ou formations, reste un bon souvenir.

Sans désir, la perspective ne devient pas projet.

Sans envie, même les meilleures opportunités peinent à aboutir à des actions concrètes.

Et c’est sans doute là que cette question devient essentielle pour nos territoires.


Quand le possible existe déjà mais ne suffit pas

Revenons à ce que nous avons vu ce jour-là avec ALTER’ACTIFS et qui est somme toute très précieux.

Les idées existent.

Les ressources existent.

Les besoins existent.

Les compétences existent.

Les financements existent.

Les matériaux, les usages, les opportunités de valorisation existent.

Autrement dit : le potentiel est là.

Mais, nous savons aussi que le potentiel ne se concrétise pas automatiquement.

Entre l’idée et l’action, entre la ressource et le projet, entre l’intention et l’engagement, il y a un espace fragile.

Un espace fait de doutes, de représentations, de fatigue parfois, de peur de se lancer, de difficulté à se projeter, ou tout simplement d’un manque de prise sur ce qui paraît trop grand, trop abstrait ou trop lointain.

C’est pourquoi la question de l’envie est si stratégique.

On croit souvent que l’envie naît naturellement dès lors qu’un projet est pertinent.

Or ce n’est pas toujours le cas.

On peut reconnaître qu’une initiative a du sens sans pour autant se sentir prêt à y prendre part.

On peut comprendre l’intérêt de l’économie circulaire, de l’ESS, de la low tech ou de l’innovation territoriale, sans éprouver intimement le désir d’y contribuer activement.

Il y a donc un passage à construire : faire en sorte que le sens devienne moteur.

Et, le défi n'est plus seulement de faire émerger des potentialités. Le défi est de créer les conditions de son appropriation locale.


Donner envie, ce n’est pas “vendre du rêve”

Donner envie n’est pas enjoliver la réalité.

Ce n’est pas promettre une trajectoire facile ou facilitée.

Ce n’est pas masquer les contraintes, ni les hypertrophier.

Ce n’est pas produire un discours séduisant, mais déconnecté du terrain.

Donner envie, ce n’est pas fabriquer de l’illusion.

Dans mon rôle de formatrice, consultante, facilitatrice, ma première responsabilité n'est pas d'apporter des réponses toutes faites. C'est transmettre une énergie, un conviction et une confiance sincère dans la possibilité d'agir.

C’est rendre le possible désirable, durable, crédible et accessible.

C'est apporter de la méthode, nourrir la prise de décision, alimenter en expertises ciblées et révéler les capacités.

Experte et compétente? Oui, il faut l'être de son métier, de son territoire, de son champ d'intervention, de l'entrepreneuriat en Martinique.


C’est là, à mes yeux, que l’entrepreneuriat écologique, social et solidaire, l'innovation sociale et territoriale et l'intelligence collective apportent leur valeur ajoutée.

L'innovation sociale et territoriale ne promet pas seulement la création d’activités nouvelles. Elle propose une autre manière de faire : une économie qui prend soin des ressources, des personnes, des coopérations et du territoire.


La mobilisation des parties prenantes impliquées - notamment les porteurs d'initiatives, d'idées ou de projet - n'est alors possible que si elles peuvent se dire que :

  • cela a du sens ;

  • cela me concerne ;

  • cela peut produire un impact réel ;

  • je peux faire ma part ;

  • j’ai une place dans cette dynamique ;

  • je peux m'y épanouir ;

  • je peux commencer quelque part ;

  • je peux en vivre.


Autrement dit, l’envie naît rarement d’un discours, d'une formation, d'informations descendantes, d'un bel événement ou conférence. Elle naît progressivement et chemine davantage d’une rencontre entre une perspective collective et une possibilité personnelle d’agir qui rend les opportunités tangibles.


En Martinique, l’envie est aussi une question de projection

Dans nos territoires, cette réflexion prend une tonalité particulière.

En Martinique, nous savons à quel point les enjeux sont imbriqués : emploi, transitions écologiques, dépendances structurelles, valorisation des ressources locales, fragilités économiques, innovation, inclusion, transmission, coopération.

Nous savons aussi combien l’énergie locale, la créativité, le talent et l’intelligence du terrain sont réels.

Mais nous savons également qu’il ne suffit pas de dire aux personnes : "Il faut entreprendre", "Il faut innover" ,"Il faut transformer", "Il faut changer de paradigme"...

Il faut également créer et entretenir les conditions pour que chacune et chacun puisse se projeter dans cette transformation.


Alors, comment faire pour donner envie d’avoir envie ?

Je ne prétends pas avoir une réponse unique. Mais à la lumière de mon expérience, de nos échanges spontanés ce jour-là, et de ma propre réflexion, je vois au moins sept leviers.

  • Levier N°1 - Etre engagé-e et ancré-e personnellement en tant qu'accompagnatrice-teur

Nul-le ne peut prétendre ou pouvoir motiver, sur la seule base de ses connaissances ou de son expertise, issues d'expériences hors-sol, non significatives, et basée uniquement sur un marketing personnel. On aboutit rapidement au statu quo destructeur et démotivant : "Oui... et ? Concrètement?".

Il faut soi-même tester, expérimenter, diriger une entreprise, embaucher, oser, créer...ici, par le passé et maintenant... Que le métier ne soit pas seulement... un métier... mais une trajectoire d'innovation et d'épanouissement.

Aimer ce que je fais, aimer la Martinique, aimer le travail de terrain, mon peuple, mon histoire et y prendre part avec enthousiasme et rigueur pour progresser avec l'autre et pour l'autre, sont des principes de base.

  • Levier N°2 - Donner du sens, mais un sens incarné

Le sens ne doit pas rester général ou institutionnel. Il faut pouvoir relier les projets à des réalités concrètes : un besoin du territoire, une ressource à valoriser, une activité à créer, un impact à produire, une utilité visible et mesurable, à l'échelle de communautés à taille humaine.

Le sens devient mobilisateur lorsqu’il cesse d’être une abstraction.

Quand il touche le quotidien, les usages, la vie réelle, son quartier, sa communauté...

  • Levier N°3 - Rendre l’impact visible et accessible dans son expression

L’envie grandit lorsque l’on voit que cela peut marcher.

Pas dans un ailleurs inaccessible, mais ici. Avec des personnes d’ici. À l’échelle du territoire ou de communautés locales. Avec des effets concrets. En des termes simples.

Les tests - quels qu'en soit l'issue - comptent.

Les preuves comptent.

Les exemples comptent.

Les histoires comptent.

Les figures emblématiques démotivent.

Il faut montrer que derrière les mots “ESS”, “économie circulaire” ou “innovation sociale”, il y a des réalités tangibles : des hommes, des femmes, vous, moi, des activités, des solutions, des coopérations, des débouchés, des améliorations... accessibles, proches, palpables, habitables.

  • Levier N°4 - Partir des personnes, pas seulement des dispositifs

Nous raisonnons souvent en programmes, en filières, en parcours, en opportunités. C’est utile. Mais l’envie, elle, naît chez des personnes, avec leur histoire, leurs peurs, leurs contraintes, leurs aspirations, leurs talents.

Donner envie, c’est donc aussi écouter.

Écouter ce qui freine.

Écouter ce qui appelle.

Écouter ce qui fait sens pour chacun.

Autrement dit : ne pas seulement présenter des solutions, mais créer un espace d’appropriation. L'expérience précède d'ailleurs souvent la conviction.

  • Levier N°5 - Autoriser l’essai

L’envie se bloque souvent lorsqu’il y a trop d’enjeu, trop d’inconnu, trop de risque perçu.

Pour (re)mettre en mouvement, il faut parfois permettre des premières marches modestes : tester, prototyper, essayer, rencontrer, explorer sans devoir tout réussir immédiatement.

L'appui et les repères doivent durer dans le temps ; laisser le temps à l'expérience, la réflexion, le contexte et le cours de la vie s'exprimer.

L’action devient plus désirable quand elle n’apparaît pas comme un saut dans le vide, mais comme une expérimentation possible.

  • Levier N°6 - Faire du collectif un moteur

L’envie circule. Elle se transmet. Elle se renforce au contact des autres.

On ose davantage lorsqu’on n’est pas seul. On croit davantage lorsqu’on voit d’autres y croire. On s’engage plus volontiers lorsqu’un cadre collectif rend l’effort plus supportable et le chemin plus lisible.

C’est toute la force de démarches comme ALTER’ACTIFS : elles ne se contentent pas de faire émerger des idées ; elles créent aussi des conditions de dialogue, de confrontation fertile, de projection commune.

  • Levier N°7 - Capitaliser et créer du contenu durable et accessible à partir des expériences et des témoignages de terrain

L'envie est fragile lorsqu'elle repose uniquement sur l'instant. Un atelier inspirant, une rencontre marquante ou une expérimentation réussie peuvent déclencher une prise de conscience, mais encore faut-il que cette matière vivante ne disparaisse pas avec la fin de l'événement.

Capitaliser, ce n'est pas seulement produire des comptes rendus ou archiver des données. C'est raconter les parcours, documenter les apprentissages, partager les réussites comme les difficultés, rendre visibles les cheminements réels derrière les projets.

Chaque expérience de terrain, chaque initiative locale, chaque témoignage peut devenir une ressource pour d'autres. Lorsqu'une personne se reconnaît dans une histoire proche de sa réalité, elle commence à envisager que le passage à l'action soit lui aussi possible.

Créer du contenu durable, accessible et ancré dans notre territoire, c'est permettre à l'envie de circuler au-delà des cercles déjà convaincus. C'est transmettre des repères, nourrir l'imaginaire collectif et offrir aux générations futures autre chose que des concepts : des preuves concrètes que l'on peut agir, entreprendre, coopérer et réussir ici.


Ce en quoi cette question me conforte

J'ai 30 ans d'expérience dans l'appui aux entreprises et aux politiques publiques en Martinique. Il y a 10 ans j'ai crée KALEIDOSCOPE DOM convaincue que l'ingénierie de projet ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’une ingénierie du désir durable d’agir.

Nous pouvons concevoir des dispositifs solides, produire des diagnostics fins, identifier des potentiels prometteurs, sécuriser des cadres, organiser des coopérations. Tout cela est indispensable.

Mais si nous voulons vraiment accélérer les transformations, alors nous devons aussi travailler sur ce qui met en mouvement durablement :

  • le savoir ;

  • la connaissance ;

  • le sens ;

  • les sens ;

  • l'impact ;

  • la confiance ;

  • la lisibilité ;

  • la simplicité ;

  • l’utilité ;

  • le pragmatisme ;

  • la clairvoyance ;

...qui nous confèrent :

  • la capacité à se projeter ;

  • la permission d’essayer ;

  • la fierté de contribuer ;

  • l'envie d'oser, de prendre des risques ;

  • la satisfaction d'en vivre ;

  • l'alignement ;

  • le bonheur.

En somme, donner envie d’avoir envie, c’est peut-être cela : faire en sorte que des personnes puissent non seulement comprendre une opportunité, mais se reconnaître en elle et se mettre en mouvement en conscience, en confiance.


Une question à garder vivante

Je crois que cette interrogation mérite de rester ouverte. Parce qu’elle nous oblige à sortir des automatismes. Elle nous oblige à revisiter nos postures, nos méthodes, nos langages, nos manières d’accompagner.

Comment parlons-nous des projets ?

Comment révélons-nous les possibles ?

Comment nommons-nous les impacts ?

Comment accueillons-nous les hésitations ?

Comment construisons-nous des trajectoires qui donnent envie d’entrer, et envie de rester ?

Cette question n’appelle pas une formule magique. Elle appelle une vigilance. Une exigence. Une qualité de présence.

Elle nous invite à concevoir autrement nos actions : non pas uniquement comme des réponses techniques, mais comme des cadres de mise en mouvement.

Et dans une période où les transitions sont à la fois nécessaires, urgentes et parfois intimidantes, cette mise en mouvement est tout sauf secondaire.

Elle est centrale.

Alors je repose ici cette question, comme une invitation à penser et à agir autrement :

« Comment faire pour donner envie d’avoir envie ? »

Peut-être qu’une partie de la réponse tient dans notre capacité collective à faire émerger des projets utiles, désirables, crédibles, accessibles — et profondément reliés à notre histoire, à notre territoire, à nous, ce que nous comprenons, ce à quoi nous nous sommes permis d'accéder.

En Martinique, nous n’avons pas seulement besoin d’idées. Nous avons besoin d’idées que l'on se sent en capacité de porter, quel que soit son profil.

Nous n’avons pas seulement besoin d’opportunités - surtout si elles sont conçues en dehors de la Martinique et sans celles et ceux auxquels elles s'adressent.

Nous avons besoin d’opportunités créées par nous-mêmes, ici, en Martinique, pour nous-même et dans lesquelles nous sommes en capacité de nous projeter.

Nous n’avons pas seulement besoin de transformation. Nous avons besoin d’une transformation qui appelle la participation et l'engagement des générations actuelles et futures.


Donner envie d'avoir envie n'est finalement que le commencement.

Lui donner les moyens de devenir une trajectoire est une prochaine étape.

À suivre.


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